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Culture populaire | Une leçon de théorie de l’art avec Rahan

Après une longue période pendant laquelle les musées sont restés fermés, le moment semble opportun pour reposer la question de la nécessité de l’art. Si tu t’es déjà demandé à quoi sert vraiment une image, une œuvre ou un objet qu’on dit “artistique”, Rahan offre un angle inattendu mais très éclairant. Dans cette lecture, la bande dessinée ne parle pas seulement d’aventures : elle met en scène une vraie pensée de l’art, entre illusion, usage, pouvoir et technique.

L’essentiel a retenir : Rahan montre que l’art n’est pas seulement une belle image : c’est aussi un dispositif social, une technique, et parfois un outil de pouvoir.

  • Une image peut fasciner sans être magique.
  • Le sens d’une œuvre dépend aussi du contexte social.
  • Chez Rahan, le regard critique compte plus que la croyance.
  • L’art utile ressemble souvent à une forme d’ingénierie.
  • La manipulation visuelle peut servir à tromper ou à convaincre.
  • Le spectateur n’est pas passif : il doit comprendre ce qu’il voit.

Rahan, une bande dessinée qui pense l’art autrement

Le scénariste Roger Lécureux et le dessinateur André Chéret n’ont jamais affiché un intérêt théorique pour l’esthétique. Pourtant, dans la pratique, ils ont construit une réflexion très fine sur ce qu’on appelle l’art. Et c’est précisément ce qui rend leur approche intéressante : elle ne passe pas par des discours savants, mais par des situations concrètes, lisibles immédiatement.

Si tu es dans une logique de lecture rapide, retiens ceci : Rahan ne traite jamais l’image comme une chose sacrée. Il la regarde comme un objet qu’il faut comprendre, tester, démonter. Ce que cela change pour toi, lecteur, c’est qu’on ne t’invite pas à admirer passivement une œuvre, mais à te demander ce qu’elle fait, qui elle sert, et comment elle agit sur ceux qui la regardent.

Un héros guidé par le pragmatisme

Le regard de Rahan sur l’art est d’abord sceptique. Il ne croit pas aux images en elles-mêmes, ni à une puissance mystérieuse qui leur appartiendrait naturellement. Dans ton cas, si tu cherches à comprendre pourquoi cette lecture est si forte, la réponse est simple : elle repose sur une idée très moderne, selon laquelle une image n’a pas de valeur absolue. Sa force dépend de l’usage qu’on en fait, du récit qui l’entoure et de la manière dont un groupe la reçoit.

On retrouve là une logique presque scientifique : observer, vérifier, comparer, conclure. Dans la majorité des cas, c’est ce qui donne à Rahan sa force critique. Il ne se contente pas de voir une peinture ou une statue ; il cherche à savoir comment elles fonctionnent, à quoi elles servent, et quel effet elles produisent sur la communauté.

Quand l’image devient un piège

Rahan rencontre l’art pour la première fois dans La bête plate (janvier 1970). D’abord fasciné par le réalisme des silhouettes peintes, il refuse ensuite l’interprétation magique qu’en font les hommes du clan. Pour eux, toucher les bêtes peintes en tirant dessus garantirait une bonne chasse. Pour Rahan, il n’y a là aucune magie : seulement de l’entraînement, de l’habileté et une bonne compréhension du réel.

Roger Lécureux et André Chéret, La bête plate.
Avec l’aimable autorisation de Jean‑François Lécureux

Concrètement, cette scène dit quelque chose de très important : une image peut servir d’outil sans être un objet sacré. Dans la vie réelle, on retrouve ce mécanisme dans beaucoup de contextes, par exemple quand une affiche, une carte, un schéma ou un prototype aide à agir plus efficacement. L’erreur fréquente consiste à attribuer à l’image un pouvoir qu’elle n’a pas, alors qu’elle n’est souvent qu’un support d’apprentissage ou de projection.

Rahan ne s’intéresse pas au statut du peintre, qui reste inconnu dans cet épisode. Ce qu’il interroge, c’est le statut du spectateur. Et c’est là un point central : le regardeur ne doit pas rester passif. Il doit comprendre ce qu’il voit, au lieu de se laisser séduire par la seule apparence.

La tromperie artistique comme rapport de pouvoir

La critique se durcit encore dans La caverne des tromperies (juillet 1975). Rahan y rencontre un vieil homme qui peint d’admirables animaux au fond d’une grotte. Mais derrière la beauté des images se cache une escroquerie : les chasseurs du clan croient à un pouvoir quasi surnaturel et versent un tribut à l’artiste lorsque la chasse est bonne.

Roger Lécureux et André Chéret, La caverne des tromperies.
Avec l’aimable autorisation de Jean‑François Lécureux

En pratique, la leçon est brutale : quand l’artiste revendique une part de magie pour dominer les autres, il devient un manipulateur. Le problème n’est pas la peinture elle-même, mais le dispositif social qui l’entoure. On constate souvent que le pouvoir de l’image naît moins de sa forme que du récit d’autorité qui la soutient.

Le peintre, d’ailleurs, sait parfaitement qu’il trompe les autres. Ce détail compte beaucoup, parce qu’il montre que la supercherie n’est pas naïve : elle est consciente, organisée et rentable. C’est une bonne façon de comprendre pourquoi certaines images impressionnent autant dans l’espace public : elles ne valent pas seulement par ce qu’elles montrent, mais par la croyance collective qu’elles parviennent à installer.

Roger Lécureux et André Chéret, La caverne des tromperies.
Avec l’aimable autorisation de Jean‑François Lécureux

Quand l’art devient un dispositif social

Une autre escroquerie se révèle dans L’île des morts-vivants (octobre-novembre 1975). Des hommes très primitifs, incapables de parler, parviennent pourtant à dresser des gorilles pour leur faire apporter de la chair humaine fraîche. Ils peignent un squelette sur les corps des primates afin de faire croire à l’apparition de spectres dans la nuit.

Roger Lécureux et André Chéret, L’île des morts-vivants.
Avec l’aimable autorisation de Jean‑François Lécureux

Ce passage est particulièrement intéressant, parce qu’il montre que la maîtrise technique ne suffit pas à définir une civilisation. Dans les faits, une image peut être sophistiquée tout en servant une violence très primitive. Autrement dit, la qualité formelle ne garantit ni la vérité ni la justice. Si tu rencontres ce type de confusion dans d’autres lectures, garde ce réflexe : demande-toi toujours à quoi sert l’image, et non seulement si elle est bien faite.

C’est aussi pour cela que l’art, chez Rahan, n’est jamais une qualité inhérente à un objet. C’est un ensemble de relations : un artisanat, un public, une croyance, une hiérarchie, parfois une domination. L’objet n’est pas sacré en soi. Ce qui compte, c’est le système social dans lequel il prend sens.

Roger Lécureux et André Chéret, La mère des mères.
Avec l’aimable autorisation de Jean‑François Lécureux

Dans La mère des mères (octobre 1973), un clan de Noirs esclavagisés par des Blancs transporte et érige une gigantesque pierre en forme de déesse de la fécondité. Là encore, la forme compte moins que l’organisation sociale qu’elle révèle. La pierre ressemble peut-être à une idole, mais ce qui importe vraiment, ce sont les rapports de force, l’exploitation et la mise en scène de la croyance.

Le vrai sujet : comprendre ce qu’une image fait aux gens

Si on rassemble ces épisodes, une idée se dégage clairement : l’art n’est pas seulement un objet à contempler, c’est un rapport de pouvoir. Les images peuvent servir à tromper, à soumettre, à faire croire, à organiser un groupe ou à justifier une domination. Dans la pratique, c’est ce que Rahan refuse : il ne veut pas d’un regard hypnotisé, il veut un regard lucide.

Cette approche est très utile pour toi aussi, parce qu’elle aide à lire les images du quotidien avec plus de précision. Une publicité, un slogan visuel, une mise en scène politique ou un récit patrimonial peuvent produire le même effet : donner à voir quelque chose qui semble naturel alors qu’il est construit. L’erreur la plus courante consiste à confondre intensité visuelle et vérité.

Ce que Rahan nous apprend sur le spectateur

Le spectateur n’est pas un simple consommateur d’images. Il participe au sens qu’elles prennent. C’est exactement ce que Rahan met en évidence : si tu crois aveuglément à ce que tu vois, tu deviens vulnérable à la manipulation. Si, au contraire, tu observes les usages, les intentions et les effets, tu reprends la main.

En pratique, cela implique trois réflexes simples :

  • regarder l’image elle-même, mais aussi son contexte ;
  • identifier qui parle, qui montre et à qui cela profite ;
  • se demander quel comportement l’image cherche à provoquer.

Rahan et les arts appliqués : la beauté utile

Le héros de Lécureux et Chéret favorise naturellement l’approche rationnelle et pragmatique de ce qu’on appelle aujourd’hui les arts appliqués. Son mode de vie nomade l’oblige à la parcimonie : il possède peu de choses, et chacune doit être utile. Cela change tout. Chez lui, la forme n’est jamais séparée de la fonction.

L’exemple le plus parlant est celui de la gaine de son coutelas. Portée à la ceinture, l’arme risque de lui entailler la peau. Rahan commence par bricoler un étui en bambou, puis une queue de panthère, trop décorative et peu fonctionnelle. Il lui faudra plusieurs épisodes pour parvenir à une gaine souple en peau de lézard, enfin adaptée à son usage.

Roger Lécureux et André Chéret, La jeunesse de Rahan.
Avec l’aimable autorisation de Jean‑François Lécureux

Concrètement, cette séquence raconte une méthode : essayer, corriger, améliorer. C’est exactement ce qui relie les arts appliqués à l’ingénierie. L’objet réussi n’est pas celui qui impressionne le plus, mais celui qui répond le mieux à un besoin réel. Si tu hésites entre esthétique et utilité, Rahan tranche nettement : la beauté la plus convaincante est celle qui fonctionne.

Une planche tardive de 1989, dans La jeunesse de Rahan, synthétise cette logique d’essais et d’erreurs. L’artiste accompli devient alors l’ingénieur, celui qui met sa créativité et son observation de la nature au service de la société. Ce que cela implique, dans ton cas, c’est qu’un objet bien conçu n’est pas seulement “joli” : il est pensé pour être pratique, cohérent et durable.

Un dessinateur qui transforme la réflexion en action

Il faut aussi rendre hommage au travail d’André Chéret. Sa force ne tient pas seulement au dessin des corps ou des paysages, mais à sa capacité à faire de la pensée une action visible. Les discussions, les hésitations, les moments d’observation deviennent des scènes à part entière. Dans la bande dessinée, on voit littéralement la réflexion se construire.

Chéret disait avoir pris ses mains et ses pieds comme modèles pour Rahan, et sans doute aussi son visage. Cette projection donne naissance à une rhétorique visuelle très forte : les mains désignent, manipulent, expliquent ; les visages expriment la cogitation, le désaccord, la surprise. L’expérience montre que cette mise en scène rend le héros plus crédible, parce qu’elle donne une forme concrète au raisonnement.

Pourquoi cette mise en scène est si efficace

Dans la pratique, un bon récit ne se contente pas d’annoncer qu’un personnage réfléchit. Il le montre. C’est exactement ce que fait Chéret, et c’est ce qui donne à la série sa densité. Le lecteur ne reçoit pas une leçon abstraite sur l’intelligence : il la voit à l’œuvre, dans le geste, dans le regard, dans l’enquête.

Si tu aimes comprendre comment une bande dessinée peut transmettre des idées complexes sans devenir pesante, c’est un excellent exemple. La pensée y est incarnée, et non expliquée de manière scolaire.

Ce qu’il faut retenir de cette lecture de Rahan

Au fond, Rahan invente une théorie de l’art très moderne : une œuvre n’existe pas seule, elle existe dans un usage, un contexte et un rapport de force. Les images peuvent instruire, tromper, organiser, séduire ou dominer. Ce qu’elles valent dépend donc autant de leur fabrication que de la manière dont elles sont reçues.

Si tu veux appliquer cette lecture à d’autres images, pose-toi systématiquement la question suivante : qu’est-ce que cette image veut me faire croire ou faire ? C’est souvent là que se cache l’essentiel. Et c’est aussi ce qui rend Rahan encore actuel aujourd’hui.

FAQ

Pourquoi les musées sont-ils restés fermés ?

Les musées sont restés fermés à cause de la période de crise sanitaire et des restrictions qui ont limité l’accueil du public. Cette fermeture a relancé la question de la place de l’art dans la société. Elle a aussi rappelé que l’accès aux œuvres dépend fortement des conditions matérielles et politiques.

Pourquoi Rahan s’intéresse-t-il à l’art ?

Rahan s’intéresse à l’art parce qu’il cherche à comprendre ce que les images font réellement aux gens. Il ne les considère pas comme des objets sacrés, mais comme des outils, des signes ou des dispositifs sociaux. C’est ce regard critique qui structure toute sa réflexion.

Que montre l’épisode La bête plate sur l’art ?

L’épisode montre qu’une image peut impressionner sans posséder de pouvoir magique. Les hommes du clan croient à une valeur surnaturelle des peintures, alors que Rahan y voit surtout un support d’exercice. La scène oppose donc croyance passive et usage concret.

Pourquoi le peintre de La caverne des tromperies est-il présenté comme un escroc ?

Le peintre est présenté comme un escroc parce qu’il utilise ses images pour faire croire à un pouvoir mystique et obtenir des tributs. Il transforme la peinture en instrument de domination. La critique vise donc moins l’art que la manipulation qu’on peut en faire.

Que signifie l’idée que l’art est un dispositif social ?

Cette idée signifie qu’une œuvre n’a pas de sens isolé : elle dépend d’un public, d’un contexte et de rapports de pouvoir. Une image peut devenir “art” parce qu’un groupe lui attribue une valeur particulière. En pratique, cela invite à regarder aussi les usages sociaux de l’objet.

Pourquoi la pierre de La mère des mères est-elle importante ?

La pierre est importante parce qu’elle révèle des rapports d’exploitation derrière une apparence sacrée. Sa forme ne suffit pas à expliquer sa valeur : ce sont les conditions sociales de sa mise en scène qui comptent. L’épisode montre ainsi que la singularité d’un objet peut masquer une violence collective.

Rahan défend-il plutôt l’art ou la science ?

Rahan défend surtout une approche rationnelle, pragmatique et expérimentale. Il valorise ce qui fonctionne, ce qui sert et ce qui peut être vérifié. Dans cette logique, l’art utile se rapproche souvent de la science appliquée ou de l’ingénierie.

Que nous apprend Rahan sur le spectateur ?

Rahan montre que le spectateur ne doit pas rester passif face aux images. Il doit interroger le contexte, les intentions et les effets produits. Cette attitude critique permet d’éviter la manipulation et de mieux comprendre ce qu’on regarde.


Philippe Baryga ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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