Les séries ne sont pas seulement des divertissements : elles participent aussi à la bataille des récits, à l’influence culturelle et aux représentations politiques. Si tu te demandes comment Netflix, Disney+ ou d’autres plateformes peuvent peser sur les imaginaires, la réponse tient en un mot : le soft power. Concrètement, ces œuvres diffusent des valeurs, des modèles sociaux, des visions du monde et parfois même des symboles repris dans la rue, dans les mobilisations ou dans le débat public.
Dans cet article, tu vas comprendre pourquoi les séries sont devenues des outils d’influence majeurs, en quoi les plateformes changent la donne, et comment on passe du soft power au sharp power. Tu verras aussi pourquoi certains pays cherchent à “être dans la bataille” à tout prix, et comment les récits sériels peuvent servir autant la séduction culturelle que la propagande plus agressive.
L’essentiel a retenir : les séries sont devenues un levier d’influence culturelle et politique majeur.
- Elles façonnent les représentations et les opinions.
- Les plateformes diffusent un soft power transnational.
- Certains États utilisent aussi des stratégies de sharp power.
- Les séries peuvent valoriser ou critiquer des modèles politiques.
- Être présent dans cette bataille des récits est déjà un enjeu de pouvoir.
- Les symboles sériels peuvent être repris dans la vie réelle.
Les séries, un outil d’influence bien plus puissant qu’il n’y paraît
Quand tu regardes une série, tu ne consommes pas seulement une intrigue. Tu absorbes aussi, souvent sans t’en rendre compte, des codes culturels, des normes sociales, des façons de parler, de se vêtir, d’aimer, de travailler ou de contester. C’est précisément ce qui rend les séries si puissantes dans la bataille des récits.
Dans les faits, une série agit parce qu’elle touche à l’intime. Elle entre dans ton salon, dans ton quotidien, dans tes émotions. C’est beaucoup plus efficace qu’un discours politique frontal, car l’adhésion se fait par identification, attachement aux personnages, répétition des thèmes et familiarité avec l’univers raconté.
On comprend alors pourquoi des fictions comme Homeland, Le Bureau des légendes ou Fauda sont souvent citées : elles ne montrent pas seulement la guerre, elles mettent en scène des visions du monde, des rapports de force, des figures du pouvoir et des manières de penser l’action collective.
Ce que cela change pour toi
Si tu regardes beaucoup de séries, tu es exposé à une forme de pédagogie culturelle continue. Ce n’est pas forcément visible au premier regard, mais cela influence la manière dont tu perçois un pays, une minorité, un conflit ou un régime politique. C’est pour cela qu’on parle d’hégémonie culturelle : il ne s’agit pas seulement de divertir, mais aussi de structurer le sens.
Soft power : la puissance douce des récits
Le soft power, tel que l’a théorisé Joseph Nye, désigne la capacité d’un acteur à influencer sans contrainte directe, en séduisant, en attirant, en donnant envie d’adhérer. Dans la pratique, cette influence passe par la culture, l’éducation, les médias, les marques, les styles de vie et, aujourd’hui, les plateformes de streaming.
Historiquement, le soft power américain s’est incarné dans des repères très concrets : Hollywood, Harvard, McDonald’s, Apple. Ces exemples sont parlants parce qu’ils montrent une chose simple : une puissance culturelle fonctionne quand elle s’insère dans le quotidien et qu’elle devient désirable.
Mais avec les plateformes, la logique change. On n’est plus seulement face à des institutions liées à un pays identifiable. On a désormais des acteurs globaux, mobiles, presque hors sol, capables de diffuser des récits dans le monde entier sans apparaître comme des outils nationaux classiques. C’est ce qui rend leur influence plus diffuse, mais aussi parfois plus difficile à lire.
Pourquoi les plateformes changent la donne
Concrètement, Netflix, Disney+ ou Amazon Prime Video ne s’adressent pas seulement à un public national. Elles produisent, achètent, adaptent et distribuent des contenus à l’échelle internationale. Elles peuvent donc imposer des tendances narratives, mettre en avant certaines causes, faire émerger de nouveaux héros et normaliser des références partagées à l’échelle mondiale.
Dans la majorité des cas, cette puissance repose sur trois leviers : l’algorithme, la recommandation et la circulation mondiale des contenus. Ce trio permet de rendre certaines œuvres omniprésentes, donc plus influentes que d’autres.
Des plateformes transnationales qui dépassent les frontières
Les grandes plateformes ne fonctionnent pas comme un média local ou une chaîne nationale classique. Elles sont transnationales, flexibles, dématérialisées et capables d’entrer dans presque tous les foyers, quel que soit le pays. C’est ce que souligne l’idée d’un monde liquide : les frontières existent toujours, mais les contenus circulent bien plus vite qu’avant.
Dans la pratique, cela veut dire qu’une série turque, coréenne, norvégienne ou jordanienne peut devenir un objet mondial grâce à une plateforme américaine. Le pays d’origine compte, bien sûr, mais il devient parfois secondaire dans la perception du public. Ce qui domine, c’est l’expérience de visionnage, la viralité et la capacité à capter l’attention.
Des séries comme Bir Baskadir, Djinn, Leila ou Squid Game montrent bien ce phénomène : elles racontent des réalités locales, mais elles circulent mondialement. Elles deviennent alors des objets culturels hybrides, à la fois enracinés et globaux.
Dans les faits, comment la plateforme exerce son pouvoir ?
Elle ne se contente pas de diffuser. Elle sélectionne, hiérarchise, met en avant, recommende et transforme des œuvres en événements. Ce que cela change pour toi, c’est que tu ne vois pas simplement “un catalogue”, mais une architecture de visibilité. Et cette architecture influence ce qui devient populaire, légitime ou discuté.
Le soft power minimum : être présent dans la bataille
Pour beaucoup de pays, l’enjeu n’est plus seulement de produire des œuvres, mais d’exister dans la guerre des récits. Être visible dans les séries, c’est déjà compter dans la compétition symbolique mondiale. C’est particulièrement vrai pour des pays comme la Corée du Sud, la Suède, le Brésil, le Nigeria ou la Turquie.
La Corée du Sud en est un bon exemple. Sa K-pop, ses dramas et ses séries ont créé un écosystème culturel extrêmement puissant. Ce succès repose sur une stratégie cohérente : produire des contenus exportables, émotionnellement forts, facilement identifiables et capables de créer des communautés de fans à l’international.
Dans la pratique, cela ne sert pas seulement à vendre des séries. Cela renforce aussi l’image du pays, son attractivité, son pouvoir d’influence et parfois même son économie. C’est l’un des grands enseignements du soft power : une fiction peut avoir des effets très concrets sur le réel.
Ce qu’il faut retenir si tu t’intéresses à la géopolitique culturelle
En étant présent dans les récits mondiaux, un pays ne gagne pas automatiquement la bataille, mais il évite d’en être absent. Or, dans ce type de compétition, l’absence compte autant que la présence. Si tu n’es pas raconté, tu n’existes pas vraiment dans l’imaginaire collectif mondial.
Du soft power au sharp power : quand l’influence devient plus agressive
Le sharp power désigne une forme d’influence plus dure, plus ciblée, plus manipulatrice. Là où le soft power séduit, le sharp power cherche aussi à déstabiliser, à brouiller, à fragiliser ou à orienter de manière plus frontale. On passe alors d’une logique d’attraction à une logique d’arsenalisation de l’influence.
Dans les faits, cela peut prendre plusieurs formes : diffusion de fausses informations, rumeurs, propagande, ciblage des élites, travail sur les diasporas, influence régionale ou pression symbolique. Les exemples souvent cités concernent la Russie et la Chine, notamment via certains médias internationaux, réseaux culturels ou institutions d’influence.
Le point important, c’est que le sharp power ne remplace pas le soft power : il l’exploite, le détourne ou le durcit. Il utilise les mêmes canaux de circulation, mais avec une intention plus offensive.
Erreur fréquente à éviter
On confond souvent influence culturelle et propagande. En réalité, la frontière n’est pas toujours nette. Une série peut être sincèrement artistique et malgré tout servir, indirectement, une vision politique. C’est pour cela qu’il faut regarder à la fois le contenu, le contexte de production et la stratégie de diffusion.
Pourquoi certaines séries deviennent des objets politiques
Les séries ne se contentent pas de refléter le monde : elles participent à le construire. Elles peuvent mettre en scène des figures rejetées, critiquer des gouvernants, valoriser des minorités, défendre une vision progressiste ou au contraire renforcer certains stéréotypes. Autrement dit, elles sont aussi des objets idéologiques.
On le voit quand des œuvres prennent pour cible des figures populistes ou autoritaires, ou quand elles mettent au centre des parcours de minorités, de femmes invisibilisées, de personnes discriminées ou de groupes marginalisés. Des séries comme I May Destroy You, Pose, Orange Is the New Black, Maid ou It’s a Sin participent à cette dynamique.
Concrètement, cela signifie que la série peut devenir un espace de légitimation symbolique. Elle donne de la visibilité à des récits longtemps absents, elle rend certaines causes plus audibles, et elle peut même influencer les débats publics.
Dans ton cas, pourquoi c’est important ?
Si tu analyses une série, il ne faut pas seulement te demander si elle est bien écrite ou bien jouée. Il faut aussi te demander : qui est valorisé ? Qui est critiqué ? Quelles valeurs sont normalisées ? Quel imaginaire du pouvoir est proposé ? C’est là que se joue une partie essentielle de son impact.
Les symboles sériels peuvent sortir de l’écran
L’un des phénomènes les plus intéressants, c’est la reprise concrète de symboles issus des séries dans la vie réelle. Les vêtements, les masques, les codes visuels ou les slogans peuvent être réutilisés dans des mobilisations, des manifestations ou des mouvements de contestation.
La Casa de Papel en est un bon exemple : ses masques et ses combinaisons ont été réappropriés comme signes d’insoumission, parfois même au-delà du sens initial de la série. Ce type de réemploi montre que la fiction ne reste pas enfermée dans l’écran. Elle peut devenir un langage collectif.
En pratique, cela prouve que les séries ne sont pas seulement regardées. Elles sont aussi interprétées, transformées, détournées et réinjectées dans la réalité sociale.
Comment lire une série avec un regard plus lucide
Si tu veux comprendre l’enjeu politique d’une série, il y a quelques réflexes utiles. D’abord, regarde qui produit, finance et distribue l’œuvre. Ensuite, observe quels thèmes reviennent, quels personnages sont centraux et quelles valeurs sont valorisées. Enfin, demande-toi si la série cherche seulement à raconter une histoire ou si elle veut aussi orienter une perception du monde.
Dans la pratique, ce regard critique ne t’empêche pas d’aimer une série. Au contraire, il te permet de mieux comprendre pourquoi elle te touche, ce qu’elle raconte vraiment et ce qu’elle change dans ton imaginaire.
Les bonnes questions à te poser
- Quel pays, quelle culture ou quelle vision du monde est mise en avant ?
- Quels groupes sociaux sont représentés ou invisibilisés ?
- La série renforce-t-elle un stéréotype ou le déconstruit-elle ?
- Le récit cherche-t-il à séduire, à convaincre ou à influencer ?
- Quels symboles peuvent être repris en dehors de la fiction ?
Ce qu’il faut éviter quand on parle de soft power des séries
Première erreur : croire qu’une série est neutre. Même lorsqu’elle ne fait pas de politique explicitement, elle véhicule toujours une vision du monde. Deuxième erreur : penser que seule l’Amérique exerce une influence. Aujourd’hui, de nombreux pays investissent ce terrain avec leurs propres récits.
Troisième erreur : réduire le phénomène à une simple stratégie marketing. Bien sûr, la promotion compte énormément, mais l’enjeu est plus large : réputation, désirabilité, légitimité, influence symbolique et capacité à façonner des imaginaires collectifs.
Enfin, il ne faut pas confondre succès mondial et absence d’ancrage. Au contraire, plus une série paraît “universelle”, plus il faut regarder de près les conditions de sa production et les valeurs qu’elle diffuse.
En résumé : pourquoi les séries comptent autant aujourd’hui
Les séries sont devenues des lieux de pouvoir parce qu’elles combinent émotion, narration, visibilité et circulation mondiale. Elles peuvent servir le soft power, parfois le sharp power, et dans tous les cas elles participent à la guerre des récits. Si tu t’intéresses à la culture, à la géopolitique ou à la communication, tu ne peux plus les regarder comme de simples divertissements.
Concrètement, ce que cela change pour toi, c’est qu’une série peut t’informer, te séduire, te faire réfléchir, mais aussi orienter subtilement ta perception du monde. C’est précisément pour cela qu’elles sont devenues des objets politiques à part entière.
FAQ
Qu’est-ce que le soft power dans les séries ?
Le soft power dans les séries, c’est la capacité d’une fiction à influencer les représentations sans contrainte directe. Une série peut diffuser des valeurs, des modes de vie et une image attractive d’un pays ou d’un groupe social. Dans la pratique, cela passe par l’émotion, l’identification et la répétition des symboles.
Pourquoi les plateformes de streaming sont-elles si puissantes ?
Les plateformes de streaming sont puissantes parce qu’elles contrôlent la production, la diffusion et la recommandation des contenus. Elles peuvent rendre une œuvre visible à grande échelle et orienter ce que le public découvre. Concrètement, elles structurent une partie de l’attention mondiale.
Quelle est la différence entre soft power et sharp power ?
Le soft power séduit et attire, tandis que le sharp power cherche aussi à brouiller, fragiliser ou manipuler. Les deux reposent sur l’influence culturelle, mais le sharp power est plus offensif. Dans les faits, il s’appuie souvent sur la propagande, les rumeurs ou la désinformation.
Pourquoi parle-t-on de guerre des récits ?
On parle de guerre des récits parce que les acteurs culturels, politiques et médiatiques cherchent à imposer leur vision du monde. Les séries y participent en mettant en scène des valeurs, des conflits et des figures du pouvoir. Ce combat se joue sur les imaginaires autant que sur les faits.
Les séries peuvent-elles vraiment influencer la société ?
Oui, les séries peuvent influencer la société en modifiant les représentations et en popularisant certains symboles. Elles peuvent aussi rendre visibles des minorités ou, au contraire, renforcer des stéréotypes. Dans la pratique, leur effet est souvent progressif, mais il peut être profond.
Cet article a été rédigé avec le précieux concours de Mme Jessica Cluzel (étudiante Kedge Business School) ; il est aussi le résultat d’une journée organisée par l’Irsem le 8 novembre 2021 autour des représentations du monde militaire dans les séries TV et le cinéma.
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Virginie Martin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
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Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

