amublia.com

Culture populaire | Musique : sur un album, l’ordre des pistes a son importance


Depuis que les albums existent, ils ont offert aux auditeurs des moments d’émerveillement, d’espoir, de vérité et de réflexion réaliste sur la condition humaine.

Ce n’est possible que grâce à un effort collectif. Les artistes, producteurs, compositeurs-paroliers, ingénieurs, graphistes et auteurs de notes d’accompagnement organisent et présentent avec soin une bande-son structurée, avec des titres ordonnés de façon à entraîner les auditeurs dans un voyage. Cela peut apporter un semblant d’ordre dans leur vie souvent chaotique.

Mais qu’arrive-t-il quand on écoute les chansons de l’album d’un artiste de façon aléatoire plutôt que dans l’ordre prévu ?

Ce n’était pas vraiment un problème quand les gens devaient appuyer sur la touche avance rapide de leur lecteur de cassettes ou de CD pour atteindre la piste souhaitée ou déplacer la pointe d’une platine vinyle vers bon sillon. Mais depuis l’avènement des services de streaming, on peut changer l’ordre des pistes d’un album en un seul clic, et la lecture aléatoire est parfois même programmée par défaut.

Le 19 novembre 2021, la chanteuse Adele a sorti son quatrième album, « 30 ». Elle est parvenue à convaincre la plate-forme de streaming Spotify de changer ses paramètres par défaut pour que les titres de son nouvel album soient joués dans l’ordre.

Je suis tout à fait d’accord avec elle.

En tant que compositeur lauréat d’un Latin Grammy Award et musicien lauréat d’un Emmy Award ayant produit plus de 90 albums, qui donne aussi des cours sur l’industrie musicale et l’entreprenariat dans ce secteur, je sais d’expérience combien le séquençage des albums est important ; en d’autres termes, l’art d’organiser les pistes musicales pour refléter au mieux les thèmes de l’album.

Le processus créatif

Les producteurs comme moi prennent en considération le fait que l’art, tel que je le définis, est un moyen d’exprimer son humanité. Nous essayons donc de créer des albums qui reflètent des expériences personnelles.

Et tout comme les histoires n’ont de sens que si l’on connaît le contexte, le début et la fin, les auditeurs ont besoin de comprendre l’élan à l’origine de la création de l’album.

Les producteurs tiennent aussi compte des différentes étapes nécessaires à cette création. Le spécialiste de l’éducation musicale John Kratus en a défini quatre dans son étude des processus de la création musicale :

La première étape consiste en une exploration du concept de l’album. C’est à ce moment-là que l’on discute des thèmes qui y seront abordés.

La deuxième étape fait appel à des processus d’improvisation. C’est le moment où les musiciens travaillent ensemble à créer la structure des chansons, les rythmes et les paroles appropriés pour évoquer ces thèmes.

Vient ensuite la troisième étape : la composition ou la documentation de l’album. Cela se fait en studio d’enregistrement avec des ingénieurs du son et des producteurs qui déterminent quelles seront les versions finales des chansons présentes sur l’album.

Pour finir, la quatrième étape est la performance créative, c’est-à-dire la distribution de l’album. Elle commence après l’enregistrement et concerne le marketing et les stratégies de communication mises en place pour promouvoir l’album, au travers de concerts, clips vidéo et interviews. L’équipe créative décide sous quels formats et sur quelles plates-formes l’album va sortir.

Le processus décrit ci-dessus est illustré presque trait pour trait dans le récent documentaire de Peter Jackson sur les Beatles, The Beatles: Get Back.

Les images montrent les quatre membres de l’un des groupes les plus influents de tous les temps en plein processus créatif.

Ils commencent par discuter de ce qui les pousse à écrire une chanson – c’est la phase d’exploration. Ils créent ensuite la structure mélodique de la chanson, l’harmonie et le rythme – phase d’improvisation. Puis ils enregistrent le répertoire de l’album – phase de composition. Enfin, ils répètent les chansons à jouer dans un ordre spécifique lors des futurs concerts – phase de distribution.

Les clés du succès

Une autre variable importante est l’ordonnancement des chansons sur un album de manière à répondre à un certain nombre d’exigences.

Par exemple, on peut les organiser de façon à rendre l’écoute plus plaisante et appréciable. Si l’album a trop de chansons intenses dès le début – par exemple, des chansons au tempo rapide et au son fort, riches en interactions musicales – l’auditeur pourrait croire que l’artiste ne s’est pas donné la peine de moduler le rythme de « l’histoire » et la puissance des morceaux sur l’ensemble de l’album.

Un producteur veut aussi éviter la fatigue auditive, c’est-à-dire la lassitude que l’on peut éprouver à l’écoute d’un album qui présente une trop grande intensité musicale dès le début. Pour ce faire, les producteurs s’assurent que l’instrumentation, la progression harmonique et le niveau d’énergie des chansons varient lorsqu’on les écoute les unes après les autres.

L’ordre des pistes peut aussi influencer les sentiments d’empathie et d’identification des auditeurs envers l’artiste et son projet pour l’album, en classant les thèmes des chansons de sorte à refléter les expériences personnelles de l’artiste dans l’ordre où elles se sont produites dans la vraie vie. Par exemple, un musicien peut raconter une histoire autobiographique au travers de chansons dont la chronologie reflète celle des événements réels.

Dans son autobiographie publiée en 2016, Bruce Springsteen évoque la façon dont il a délibérément ordonné les chansons de son album Born to Run pour donner aux auditeurs l’impression d’une journée qui commence tôt le matin et s’achève tard dans la nuit. De son côté, le saxophoniste multi-lauréat des Grammy Awards Michael Brecker a organisé son dernier album, Pilgrimage à l’image des derniers jours de sa vie alors qu’il se battait contre un cancer.

Les différents artistes et genres musicaux n’ont pas tous la même approche des albums. Toutefois, il existe certaines règles à suivre pour l’ordonnancement des morceaux. Je suggère ci-dessous un exemple standard d’organisation d’un album de 12 titres :

  • Piste 1 : Une chanson emblématique pleine d’énergie, vibrante et intense, aux riches textures instrumentales.

  • Piste 2 : un titre au tempo moyen avec moins de textures instrumentales et de paroles. L’idée est d’exprimer davantage de vulnérabilité.

  • Piste 3 : Un morceau très dynamique avec des textures instrumentales totalement différentes. Par exemple, si la piste 1 utilise beaucoup d’instruments acoustiques, la piste 3 sera plus électronique.

  • Piste 4 : Une ballade poignante.

  • Piste 5 : La deuxième chanson la plus marquante de l’album, en général d’un tempo et d’une temporalité différente – cela peut être par exemple une valse ou une chanson de style swing.

  • Les pistes 6 à 11, qui auraient traditionnellement été sur la face B des disques vinyles, ont tendance à être plus détendues et moins concernées par l’attrait commercial. Elles servent à transmettre davantage de nuances philosophiques et poétiques.

  • En général, la dernière piste de l’album, piste 12 dans notre exemple, est soit nostalgique, soit ne se résout pas entièrement au niveau des paroles ou de la musique. L’objectif est souvent de donner envie à l’auditeur d’acheter le prochain album.

Cette structure n’est pas immuable, mais si les lecteurs regardent leur album favori, il y a de bonnes chances pour que certaines de ces règles s’appliquent.

Le message social d’un album

Le séquençage de l’album est traditionnellement l’une des dernières étapes et a lieu pendant ce que l’on appelle une « séance de repérage ».

A ce stade, les artistes, les producteurs, les managers et les publicitaires s’attellent au séquençage pour s’assurer que les thèmes abordés soient communiqués de façon fluide et que la vision de l’artiste soit comprise à l’écoute de l’album, du début à la fin.

Réfléchir à tout ce qu’implique l’ordonnancement des pistes d’un album peut aider les amateurs de musique à mieux comprendre pourquoi autant de musiciens ont appuyé la requête d’Adèle de supprimer la lecture aléatoire par défaut. En utilisant cette fonction, les auditeurs risquent de passer à côté du message et du voyage sonore si soigneusement étudiés.


Traduit par Iris Le Guinio pour Fast ForWord.

The Conversation

Jose Valentino Ruiz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

Vous aimerez aussi

Culture populaire | Corps à corps à l’Eurovision

adrien

Top 4 des cadeaux à offrir pour la fête des mères

Anthony

Culture populaire | Festivals et concerts en temps de Covid-19 : une expérience émotionnelle appauvrie ?

adrien

Culture populaire | Culture : quand le sublime côtoie la terreur

adrien

Culture populaire | La sexualité au temps du confinement : le site Pornhub est-il le modèle de l’avenir ?

adrien

Culture populaire | Sphère publique : la pensée est-elle vraiment en péril ?

adrien