Attention, cet article comporte des « spoilers ».
La série Killing Eve, réalisée par Phœbe Waller-Bridge et diffusée pour la première fois sur BBC America en avril 2018, est adaptée des romans Codename Villanelle de Luke Jennings. Elle met en scène la rencontre entre Eve Polastri, agente de renseignement britannique interprétée par Sandra Oh, et Villanelle, tueuse à gages incarnée par Jodie Comer.
Si cette série a autant marqué les spectateurs, ce n’est pas seulement pour son suspense. Elle revisite le duo classique détective/criminel en le réécrivant à travers des enjeux très contemporains : genre, sexualité, pouvoir, violence, désir et normes sociales. Concrètement, Killing Eve ne se contente pas de raconter une traque : elle questionne ce qu’on attend d’une femme, d’une héroïne, d’une tueuse, et même d’une relation entre deux personnages que tout oppose en apparence.
L’essentiel a retenir : Killing Eve détourne les codes du polar pour questionner la féminité, le désir et la transgression.
- La série reprend le duo détective/criminel, mais en le rendant beaucoup plus ambigu.
- Villanelle casse les normes de féminité par son rapport au plaisir, au luxe et à la violence.
- Eve quitte le rôle classique de la détective stable pour devenir obsédée par Villanelle.
- Le récit parle autant de genre et de désir que d’enquête policière.
- La série met en scène une fascination réciproque qui brouille les frontières morales.
- Son succès tient à sa capacité à montrer d’autres façons d’être une femme.
Les premiers romans policiers
Les grands classiques du roman policier apparaissent au milieu du XIXe siècle, avec Edgar Allan Poe et son détective Auguste Dupin en 1841. Ensuite, le genre se développe fortement tout au long de l’ère victorienne, au moment même où la société britannique est traversée par des inquiétudes sur l’ordre, la criminalité, les villes en expansion et les transformations morales.
Dans les faits, le roman policier ne parle jamais seulement d’enquête. Il reflète aussi les peurs d’une époque. Comme l’explique Rosemary Jann, la fiction policière répond à des « paniques morales » : elle met en scène des menaces, des écarts et des transgressions pour mieux rassurer le lecteur sur la possibilité de rétablir un ordre.
Sidney Paget/Wikimedia
Prenons Sherlock Holmes et James Moriarty. Dans les récits de Sir Arthur Conan Doyle, publiés entre 1887 et 1927, Sherlock incarne une intelligence froide, méthodique et rationnelle. Il observe, déduit, classe les signes et remet du sens là où le chaos semble régner. Ce modèle a profondément structuré l’imaginaire du polar : le bon détective est celui qui voit ce que les autres ne voient pas et qui restaure l’ordre social par la logique.
Mais ce personnage dit aussi autre chose. Comme l’a montré Joseph Kestner, Sherlock Holmes participe à la construction d’une masculinité dominante, solitaire, sûre d’elle, méfiante envers les masses et portée par l’idée que la surveillance sociale protège la société. Dans le contexte victorien, cela résonne avec plusieurs angoisses : le déclin de l’Empire britannique, l’urbanisation, la montée des revendications ouvrières et l’émergence de la « new woman ». En pratique, le détective n’est donc pas seulement un enquêteur : il devient un symbole politique et culturel.
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Cependant, l’ère victorienne voit aussi apparaître une figure plus dérangeante : la femme détective. Ce personnage bouscule la séparation stricte entre sphère publique et sphère privée. Il faut bien voir ce que cela change : une femme qui enquête, qui agit, qui observe et qui dénonce ne reste plus cantonnée au foyer. Elle entre dans l’espace de l’action, du savoir et de la justice.
Dans la pratique, cette figure est souvent présentée comme une anomalie. On la considère parfois comme une imitatrice des hommes, ou comme une exception tolérée parce qu’elle rend service à l’ordre social. Pourtant, elle ouvre déjà une brèche importante : elle montre qu’une femme peut être active, lucide, compétente et moralement légitime sans se limiter au rôle domestique attendu.
Le XIXe siècle voit aussi émerger la figure du tueur en série, homme ou femme, dans un contexte de transformation rapide des normes sociales. La tueuse en série, en particulier, inquiète parce qu’elle contredit frontalement l’image de la femme nourricière, douce et attentionnée. Ce que cela implique, c’est qu’elle devient un support de fantasmes et d’angoisses : en la présentant comme un monstre, la fiction peut ensuite la neutraliser et réaffirmer l’ordre social.
Tueurs en série et autres transgressions
Dans Killing Eve, la structure classique du whodunnit est renversée : on sait dès le début que Villanelle est la meurtrière. Autrement dit, l’intérêt n’est pas de découvrir « qui a fait le coup », mais de comprendre pourquoi cette femme fascine autant et comment elle échappe aux catégories habituelles.
Et c’est là que la série devient vraiment intéressante. Villanelle ne tue pas seulement pour de l’argent ou pour maintenir son train de vie luxueux. Elle tue parce qu’elle y trouve une forme de plaisir, de stimulation, presque de réponse à l’ennui. En parallèle, on la voit manger avec gourmandise, consommer des vêtements et des objets de luxe, multiplier les plaisirs du corps et du désir. Concrètement, elle s’autorise ce que la culture associe souvent, à tort ou à raison, à une féminité jugée excessive, instable ou dangereuse.
Filmaffinity
Villanelle affronte aussi le regard masculin d’une manière très particulière : elle s’en sert. Comme l’expliquent Alyson Miller, Cassandra Atherton et Paul Hetherington, elle sait très bien qu’on la regarde, mais elle refuse d’être réduite à ce regard. Elle le détourne, le manipule et le subvertit. Dans les faits, elle utilise son apparence féminine comme une stratégie de déplacement : elle se fait passer pour une serveuse, une infirmière ou une soignante afin de passer sous les radars des contrôles de sécurité.
Ce qui est important ici, c’est que son hyperféminité n’est pas un simple décor. C’est un outil narratif et politique. Elle montre comment une femme peut utiliser les codes de la séduction, de l’élégance ou de la douceur apparente pour désarçonner un système de surveillance qui l’imagine inoffensive. À d’autres moments, la série va plus loin dans la violence symbolique et physique, notamment lorsqu’elle retourne contre les hommes les gestes de domination qu’elle subit.
En parallèle, le personnage d’Eve Polastri évolue d’une manière inattendue. Dans les récits policiers traditionnels, la détective reste généralement stable, solide, presque immuable. Ici, c’est tout l’inverse. Eve, Américaine d’origine coréenne travaillant pour le MI5, est licenciée lorsqu’elle refuse d’abandonner son enquête sur Villanelle. Elle est ensuite recrutée par le MI6, chargé du renseignement étranger.
Au départ, Eve semble mener une vie ordinaire : elle est mariée, elle travaille, elle paraît équilibrée. Mais très vite, son obsession pour Villanelle prend toute la place. Elle ne se contente plus d’enquêter sur elle ; elle commence à lui ressembler, à penser comme elle, à se laisser attirer par ce qu’elle représente. Dans une scène de la première saison, elle essaie une robe offerte par Villanelle et un parfum appelé L’Eau de Villanelle. Ce moment est révélateur : Eve ne devient pas seulement proche de Villanelle, elle commence à se voir à travers elle.
Cette dérive est essentielle pour comprendre la série. Eve ne reste pas la gardienne rationnelle de l’ordre. Elle franchit des limites, désobéit à ses supérieurs, met ses collègues en danger et finit par se rapprocher physiquement de Villanelle. À la fin de la première saison, elle la poignarde après avoir établi une forme d’intimité avec elle. Ce geste n’efface pas la fascination ; il la rend encore plus complexe.
Filmaffinity
En pratique, Eve rompt avec l’image de la femme détective comme simple protectrice de l’ordre social. Elle incarne autre chose : la possibilité de sortir des rôles imposés. Ce que la série montre très bien, c’est que son intérêt pour Villanelle ne vient pas seulement du danger. Il vient aussi de la liberté que cette dernière semble incarner.
La scène de la saison 2 où Eve demande à Villanelle ce qu’elle ressent en tuant est particulièrement éclairante. Villanelle répond qu’elle s’ennuie, qu’elle ne ressent presque rien et qu’elle cherche désespérément quelque chose qui la fasse vibrer. Ce passage dit beaucoup plus qu’une simple psychopathologie de personnage. Il parle d’un vide, d’une saturation, d’une incapacité à trouver du sens dans une vie trop étroite.
« La plupart du temps, la plupart des jours, je ne ressens rien. Je ne ressens rien. C’est très ennuyeux. Je me réveille et je me dis, encore une fois, vraiment, est-ce que je dois refaire ça ? Et ce que je ne comprends vraiment pas, c’est comment tout le monde ne hurle pas d’ennui aussi, et n’essaie pas de trouver des moyens de me faire ressentir quelque chose. Plus, et plus, et plus, et plus, mais ça ne fait aucune différence. Peu importe ce que je fais, je ne ressens rien. »
Dans les faits, cet ennui résonne aussi avec celui d’Eve, et plus largement avec celui de nombreux spectateurs. C’est une des raisons du succès de la série : elle transforme une histoire de meurtre en réflexion sur le désir d’intensité, sur la lassitude du quotidien et sur la tentation de sortir du cadre.
Explorer d’autres possibilités
Eve et Villanelle fascinent parce qu’elles ouvrent un espace de possibles. La question n’est pas seulement de savoir qui elles sont, mais ce qu’elles permettent d’imaginer. Comment sortir des attentes liées au mariage, à la maternité, au travail, à la respectabilité ? Comment vivre autrement quand tout semble déjà écrit ? Comment ne pas s’ennuyer dans une vie trop balisée ?
Si tu te reconnais dans ce sentiment d’étouffement ou de répétition, c’est précisément là que la série touche juste. Elle ne propose pas une solution simple, mais elle met en scène un désir de rupture. Et ce désir est puissant parce qu’il est ambigu : il peut libérer, mais il peut aussi détruire.
Dans le dernier épisode de la troisième saison, Eve et Villanelle se séparent sur le Tower Bridge. Eve hésite à envisager un avenir avec Villanelle, même si elle dit voir son visage « encore et encore ». Cette séparation n’est pas un simple adieu romantique. Elle signifie qu’Eve tente de retourner à une vie plus ancienne, plus lisible, tandis que Villanelle reste associée à une force de transformation qui ne peut pas être totalement intégrée.
Villanelle pense que son propre monstre réveille celui d’Eve, et Eve répond : « Je crois que je l’ai voulu ». Cette phrase est capitale, parce qu’elle dit l’essentiel : la série ne parle pas seulement d’une attraction entre deux femmes, mais d’un désir de franchir les limites de l’identité prescrite.
Au fond, Killing Eve laisse volontairement la possibilité ouverte sans la stabiliser complètement. C’est ce qui la rend si marquante. Elle nous permet d’imaginer d’autres façons d’être une femme, d’autres façons de désirer, d’autres façons d’exister — puis elle retire cette possibilité juste assez tôt pour que la question continue à travailler le spectateur après le générique.
Laura de la Parra Fernández ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.
FAQ
La série Killing Eve est-elle basée sur une histoire vraie ?
Non, Killing Eve n’est pas basée sur une histoire vraie. La série est adaptée des romans Codename Villanelle de Luke Jennings. En revanche, elle s’inspire de codes très réels du polar et de représentations sociales du genre et du pouvoir.
Pourquoi Killing Eve est-elle considérée comme une série féministe ?
Elle est souvent lue comme féministe parce qu’elle met au centre deux femmes qui échappent aux rôles traditionnels. La série montre une femme détective qui sort du cadre et une tueuse qui détourne les normes de féminité. Elle ne donne pas une réponse simple, mais elle ouvre clairement une réflexion sur la liberté et la contrainte.
Quel est le lien entre Killing Eve et Sherlock Holmes ?
Le lien tient au duo détective/criminel, qui rappelle Sherlock Holmes et Moriarty. Mais Killing Eve renverse ce modèle en le rendant plus ambigu, plus affectif et plus centré sur les questions de genre. Ce n’est plus seulement une opposition entre raison et crime.
Pourquoi Villanelle fascine-t-elle autant les spectateurs ?
Villanelle fascine parce qu’elle est imprévisible, élégante et impossible à réduire à un seul rôle. Elle mêle violence, humour, luxe et liberté apparente. Dans la pratique, elle incarne une forme de transgression qui attire autant qu’elle inquiète.
Pourquoi Eve devient-elle obsédée par Villanelle ?
Eve devient obsédée par Villanelle parce qu’elle voit en elle une possibilité d’autre vie. Cette fascination dépasse l’enquête policière et touche à l’identité, au désir et à l’ennui. C’est ce glissement qui rend le personnage si intéressant.
Killing Eve est-elle vraiment une série policière ?
Oui, mais pas au sens classique du terme. Elle emprunte les codes du polar, tout en les détournant pour parler de désir, de transgression et de relation entre les personnages. C’est justement ce mélange qui fait sa singularité.

