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Culture populaire | La bande dessinée, un modèle de gentrification culturelle ?

Ce jeudi 25 janvier marque le coup d’envoi du 51e Festival de la bande dessinée à Angoulême. C’est aussi la première d’une pièce adaptée de la série de BD Culottées de Pénélope Bagieu sur la scène de la Comédie française. Si tu observes ce mouvement, tu te demandes sûrement pourquoi la bande dessinée, longtemps vue comme un simple divertissement, est désormais traitée comme un art à part entière. C’est précisément ce que montre l’article : la BD a changé de statut, et ce changement n’est ni anodin ni spontané.

À l’université Paris 3, dans mon cours intitulé « Cultures à l’état vif », je retrace les trajectoires sociales de pratiques culturelles nées dans les milieux les plus pauvres, les plus minoritaires, les moins éduqués ou chez les plus jeunes. Ces cultures de marge — comme le jazz, le rap, le rock, le cirque ou le théâtre de rue — sont souvent d’abord discréditées, puis progressivement reconnues, institutionnalisées et parfois même consacrées par les élites. La bande dessinée suit exactement cette logique.

L’essentiel a retenir : la bande dessinée a connu un processus de légitimation culturelle appelé artification, puis une forme de gentrification culturelle.

  • La BD est passée d’un divertissement populaire à un art reconnu.
  • L’artification repose sur la reconnaissance par les institutions, les critiques et le marché.
  • Le roman graphique a joué un rôle central dans cette montée en légitimité.
  • Cette reconnaissance valorise certains usages de la BD et en marginalise d’autres.
  • La BD reste pourtant très populaire, notamment via le manga et les comics.
  • Ce changement de statut modifie la manière dont on lit, vend et enseigne la BD.

Un genre à part entière

Avec le temps, ces pratiques deviennent souvent dignes d’intérêt pour les catégories sociales les plus favorisées. Elles acquièrent alors le statut d’« art intermédiaire » par rapport aux Beaux-Arts, puis parfois celui d’art à part entière. Pour la bande dessinée, ce basculement s’est accéléré avec une série de reconnaissances symboliques très concrètes : le cours inaugural de Benoît Peeters au Collège de France, l’entrée de Pascal Ory à l’Académie française, puis celle de Catherine Meurisse à l’Académie des beaux-arts.

Dans les faits, ce ne sont pas de simples honneurs médiatiques. Ce sont des signaux de légitimation extrêmement forts. Ils disent au public, aux institutions culturelles, aux enseignants et aux éditeurs : la BD n’est plus seulement un loisir, elle mérite d’être étudiée, exposée, conservée et commentée comme un objet culturel majeur.

Cette reconnaissance s’inscrit dans un processus bien connu en sociologie de l’art : l’artification. Le terme désigne la transformation progressive d’une pratique ordinaire, populaire ou marginale en art légitime. Concrètement, cela passe par plusieurs étapes : une histoire qu’on réécrit, une esthétique qu’on formalise, un vocabulaire savant qu’on stabilise, puis une entrée dans les institutions consacrées.

Pourquoi la BD a-t-elle gagné en légitimité ?

Parce qu’elle a rempli, au fil du temps, toutes les conditions d’une reconnaissance culturelle durable. D’abord, on lui a donné une profondeur historique. Ensuite, on a affirmé son originalité esthétique. Enfin, on a construit un langage critique capable de la décrire comme un art autonome. C’est ce triptyque qui change tout : histoire, forme, discours.

Benoît Peeters rappelle par exemple que la BD ne naît pas au XXe siècle, comme on le croit souvent, mais plus tôt, au début du XIXe siècle avec Rodolphe Töpffer. Ce déplacement est important, car il donne à la BD une ancienneté et une filiation intellectuelle. Dans la pratique, plus une discipline est inscrite dans la durée, plus elle paraît légitime aux yeux des institutions culturelles.

Le rôle décisif de l’histoire et des théoriciens

Le fait de relier la BD à Töpffer, puis à Goethe, n’est pas seulement anecdotique. C’est une stratégie de légitimation très classique : rattacher une pratique jugée mineure à des figures déjà consacrées. Ce type de référence rassure les élites culturelles, parce qu’il inscrit la BD dans une continuité savante et non dans une simple logique commerciale ou enfantine.

Dans ton cas, si tu t’intéresses à la reconnaissance d’un art ou d’un média, c’est un point essentiel à comprendre : une discipline devient crédible quand elle peut raconter son histoire, montrer ses œuvres de référence et produire ses propres spécialistes. Sans cela, elle reste perçue comme un usage léger, secondaire ou purement récréatif.

Autre élément clé : la BD a développé une poétique propre. Benoît Peeters insiste sur le fait qu’elle ne mime ni la littérature, ni la peinture, ni le cinéma. C’est un point central, car une forme culturelle est mieux reconnue quand elle cesse d’être vue comme une imitation et qu’elle est comprise comme un langage spécifique.

« Quand je parle de bande dessinée […] il s’agit bien de séquences narratives qui n’ont pas forcément de phylactère, mais le phylactère connu depuis longtemps n’est pas l’unique façon de raconter en image. »

Ce que cela change, concrètement, c’est la manière de lire la BD. On ne la réduit plus à des bulles et à des dessins : on analyse la séquence, le rythme, le découpage, la mise en page, les ellipses, la relation entre texte et image. C’est exactement le type d’outils qui permet à une pratique de passer du statut de divertissement à celui d’objet d’étude.

Le livre de BD, un objet culturel stabilisé

Un autre facteur souvent sous-estimé est l’objet lui-même. Le livre de bande dessinée s’est progressivement imposé comme une forme éditoriale identifiable, avec ses codes, ses collections, ses formats et ses circuits de diffusion. Avant cela, la BD circulait davantage sous des formes fragmentées ou périodiques. L’objet-livre a donc joué un rôle majeur dans sa reconnaissance.

En pratique, cela a facilité son entrée en librairie, en bibliothèque, à l’université et dans les musées. Dès qu’une pratique devient collectionnable, exposable et transmissible, elle gagne en valeur symbolique. C’est ce que l’on constate aussi pour d’autres formes culturelles : le support compte autant que l’œuvre elle-même.

Appropriation par les élites

La gentrification culturelle va plus loin que l’artification. Si l’artification consiste à faire reconnaître une pratique comme un art, la gentrification culturelle consiste à en redéfinir les usages légitimes au profit des classes supérieures. Autrement dit, ce ne sont pas seulement les institutions qui changent : ce sont aussi les normes de lecture, les attentes esthétiques et les critères de valeur.

Concrètement, les élites culturelles ne se contentent pas d’aimer la BD. Elles tendent à en imposer une certaine version : plus sérieuse, plus réflexive, plus patrimoniale, plus proche du roman graphique que de la BD humoristique ou du dessin de presse. C’est ce déplacement qui produit la gentrification.

Ce que les élites valorisent dans la BD

On constate souvent que les formes mises en avant sont celles qui permettent de parler d’histoire, de mémoire, de politique, de société ou d’intime. Des œuvres comme Maus d’Art Spiegelman ou Persépolis de Marjane Satrapi incarnent très bien ce tournant. Elles montrent que la BD peut traiter des sujets graves, documentaires ou autobiographiques avec une forte ambition artistique.

Dans la majorité des cas, ce déplacement est positif pour la reconnaissance du médium : il ouvre des portes, attire de nouveaux lecteurs, légitime les auteurs et favorise la recherche. Mais il a aussi un effet secondaire : il peut invisibiliser les formes plus populaires, plus humoristiques, plus feuilletonnantes ou plus immédiatement ludiques.

Si tu lis de la BD pour te divertir, tu peux alors avoir l’impression que ton usage est moins noble, moins sérieux, presque secondaire. C’est précisément l’un des effets de la gentrification culturelle : elle hiérarchise les pratiques à l’intérieur même d’un univers culturel qui, au départ, était beaucoup plus ouvert.

Le roman graphique, symbole du basculement

Le roman graphique joue ici un rôle central. Il sert de forme-pivot entre la BD populaire et la BD consacrée. Dans les faits, il rassure les lecteurs issus des milieux cultivés parce qu’il évoque le roman, donc la littérature légitime, tout en conservant le langage visuel de la bande dessinée.

Ce choix éditorial n’est pas neutre. Il modifie la réception des œuvres, leur prix, leur durée de vie en librairie et la manière dont elles sont commentées par la presse. Il favorise aussi une lecture plus sérieuse, plus lente, plus analytique. C’est souvent bénéfique, mais il faut voir ce que cela implique : la BD devient plus respectable, tout en risquant parfois de perdre une part de sa spontanéité.

On le voit bien avec le développement de la BD historique, biographique ou sociologique. Ces genres répondent à une attente forte : ne pas seulement raconter, mais éclairer le monde. Dans la pratique, c’est ce qui fait leur succès dans les médias et dans les rayons des librairies spécialisées.

Ce que la BD populaire devient dans ce processus

La BD humoristique, le dessin de presse, certaines formes politiques ou très enfantines ne disparaissent pas. Elles se déplacent, se marginalisent parfois, ou se retrouvent associées à d’autres circuits de légitimité. Le manga et les comics, par exemple, continuent d’incarner une forte popularité et une lecture plus immédiate.

Cela montre une chose importante : la reconnaissance institutionnelle ne remplace pas les usages populaires, elle coexiste avec eux. Mais elle les reconfigure. Dans ton cas, si tu cherches à comprendre la BD d’aujourd’hui, il faut donc regarder à la fois le sommet de la hiérarchie culturelle et ses usages de masse. C’est dans cette tension que se joue l’évolution du médium.

Une culture toujours vivante et contradictoire

Malgré cette montée en gamme, la BD reste profondément attachée à sa dimension accessible. C’est même l’une de ses forces majeures. Elle peut être à la fois populaire, artistique, commerciale, politique, intime, éducative et patrimoniale. Peu de formes culturelles supportent aussi bien ces usages multiples.

Dans les faits, c’est ce mélange qui explique sa vitalité. Une culture qui se fige dans une seule définition finit souvent par s’affaiblir. À l’inverse, une culture capable d’alterner entre divertissement, expérimentation et reconnaissance institutionnelle conserve une vraie puissance d’attraction.

Les professionnels du secteur observent généralement que les œuvres les plus durables sont celles qui savent circuler entre plusieurs mondes : la librairie grand public, la presse, les festivals, les musées, l’école et l’université. La BD est aujourd’hui exactement dans cette configuration.

Ce que cela change pour toi, lecteur, c’est simple : tu peux lire une BD pour te distraire, pour apprendre, pour réfléchir ou pour découvrir une œuvre d’auteur sans que ces usages s’excluent. Et c’est sans doute ce qui explique que la bande dessinée continue de surprendre, de se transformer et de déplacer les frontières entre culture populaire et culture légitime.

Au fond, la BD n’a pas seulement gagné en prestige. Elle a aussi révélé quelque chose de plus large sur la culture elle-même : ce qui est considéré comme noble aujourd’hui a souvent été méprisé hier. Et ce qui semble léger peut, avec le temps, devenir central.

Fabrice Raffin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

FAQ

Qu’est-ce que l’artification ?

L’artification est le processus par lequel une pratique culturelle gagne progressivement le statut d’art légitime. Concrètement, cela passe par la reconnaissance des institutions, des critiques, de l’université et du marché. Dans le cas de la BD, cela se traduit par une montée en prestige et en légitimité.

Pourquoi la bande dessinée est-elle considérée comme un art ?

La bande dessinée est considérée comme un art parce qu’elle possède une histoire, une esthétique propre et un langage spécifique. Elle n’imite pas simplement la littérature ou le cinéma, elle développe ses propres outils narratifs. C’est ce qui lui permet d’être étudiée et reconnue comme une discipline artistique autonome.

Quelle est la différence entre artification et gentrification culturelle ?

L’artification consiste à faire reconnaître une pratique comme un art, alors que la gentrification culturelle transforme ses usages au profit des élites. En pratique, la première élargit la légitimité d’une forme culturelle, tandis que la seconde en redéfinit les normes. Les deux phénomènes peuvent coexister, comme on le voit avec la BD.

Le roman graphique a-t-il changé l’image de la BD ?

Oui, le roman graphique a fortement changé l’image de la BD. Il a aidé à la rapprocher de la littérature légitime et à la faire entrer dans des circuits culturels plus prestigieux. En contrepartie, il a parfois relégué la BD humoristique ou populaire au second plan.

La BD populaire disparaît-elle avec sa reconnaissance culturelle ?

Non, la BD populaire ne disparaît pas. Elle continue d’exister à travers le manga, les comics, la BD humoristique ou le dessin de presse. En revanche, sa place symbolique peut être moins visible que celle des œuvres consacrées par les institutions.

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