Dans la figure d’Elizabeth Taylor en Cléopâtre, devenue mythique, trois légendes se superposent : la reine d’Égypte, l’actrice glamour et sulfureuse, et la superproduction hollywoodienne hors norme. Si tu te demandes pourquoi ce rôle a autant marqué les esprits, la réponse tient à un mélange rare : une star au charisme immense, un film pensé comme un spectacle total, et une image de Cléopâtre qui a été réinventée pour le cinéma bien plus que pour l’histoire.
Ce qui rend ce cas fascinant, c’est que le film de Mankiewicz ne se contente pas de raconter Cléopâtre : il fabrique une Cléopâtre. Concrètement, tout est fait pour impressionner, séduire et faire oublier la modestie historique des sources antiques. C’est précisément ce décalage entre vérité et fantasme qui explique pourquoi Elizabeth Taylor reste, encore aujourd’hui, l’une des incarnations les plus convaincantes de la reine.
L’essentiel a retenir : Elizabeth Taylor convainc en Cléopâtre parce qu’elle incarne à la fois la séduction, le pouvoir et le mythe. Le film de Mankiewicz mise sur le spectaculaire, les costumes somptueux et une mise en scène grandiose. La performance de Taylor est renforcée par le scandale autour de sa liaison avec Richard Burton. Ce rôle a durablement fixé l’image de Cléopâtre dans la culture populaire. Le costume doré, inspiré d’Isis, est devenu un symbole visuel majeur du film.
- Elizabeth Taylor incarne une Cléopâtre à la fois séduisante et puissante.
- Le film transforme l’histoire en spectacle monumental.
- Les costumes et le maquillage jouent un rôle central dans l’effet produit.
- La liaison Taylor-Burton renforce le mythe autour du tournage.
- Le film a fixé une image durable de Cléopâtre dans la culture populaire.
Une succession de reines de l’écran
C’est en 1899 que Cléopâtre entre au cinéma, dans un court-métrage de Georges Méliès. Longtemps considéré comme perdu, le film a finalement été retrouvé en 2005. Jehanne d’Alcy y incarne la première Cléopâtre cinématographique. Ce point est important, car il montre que la reine d’Égypte est très tôt devenue une figure de projection pour le cinéma : dès le départ, on ne cherche pas seulement à raconter son histoire, on cherche à faire image.
Ensuite, la figure de Cléopâtre revient régulièrement dans les films muets. Parmi eux, la version réalisée par J. Gordon Edwards en 1917 a particulièrement marqué les esprits. Le film est perdu, mais les photographies publicitaires conservées permettent de comprendre pourquoi Theda Bara a tant compté : elle incarne une Cléopâtre provocante, presque dangereuse, dans un décor égyptisant très théâtral. Dans la pratique, c’est déjà là qu’apparaît un code visuel qui va durer longtemps : une reine attirante, puissante, et volontairement hors du commun.
En 1934, Cléopâtre fait son entrée dans le cinéma parlant avec Claudette Colbert, dans une superproduction de Cecil B. DeMille. L’actrice, vêtue de tissus moulants et lumineux, capte immédiatement l’attention. DeMille impose alors une idée qui va peser sur toutes les adaptations suivantes : un film sur Cléopâtre doit réunir un gros budget, des costumes spectaculaires et une star capable de faire fantasmer le public. Concrètement, ce n’est plus seulement un personnage historique, c’est un produit de prestige.
Mais c’est en 1963 que Cléopâtre atteint son apogée cinématographique avec le film monumental de Joseph L. Mankiewicz. Quatre heures de film, des décors gigantesques, une distribution prestigieuse et une ambition visuelle démesurée : tout est pensé pour faire de cette version une référence absolue. Si tu cherches à comprendre pourquoi Elizabeth Taylor est devenue si convaincante dans ce rôle, il faut justement regarder ce que Mankiewicz construit autour d’elle.
Un colossal fantasme de Mankiewicz
Elizabeth Taylor, souvent considérée comme l’une des plus belles femmes de son époque, interprète une souveraine à la fois séduisante et intelligente face à Jules César, joué par Rex Harrison. La première partie du film prend le ton d’une comédie sophistiquée. Ce choix est loin d’être anodin : il donne à Cléopâtre une présence vive, ironique, presque stratège, qui évite de la réduire à une simple femme fatale.
Dans la seconde partie, plus romantique, la reine devient plus fougueuse, plus passionnée, notamment dans sa relation avec Marc Antoine, interprété par Richard Burton. Ce glissement est très efficace sur le plan dramatique, parce qu’il permet à Taylor de montrer plusieurs facettes du personnage : la reine politique, la femme amoureuse, la figure de pouvoir et la femme de désir. Dans les faits, c’est cette combinaison qui rend son interprétation si mémorable.
Le scénario s’appuie sur les biographies antiques de Jules César et de Marc Antoine écrites par Plutarque, mais aussi sur Antony and Cleopatra de Shakespeare. Ce mélange est essentiel : il donne au film une profondeur littéraire tout en renforçant la dimension psychologique et tragique du récit. Autrement dit, Mankiewicz ne cherche pas seulement l’exactitude historique ; il cherche une Cléopâtre crédible émotionnellement, capable de dominer l’écran.
La Twentieth Century Fox dépense alors des sommes colossales pour les décors, les accessoires et les milliers de figurants. La grande entrée de Cléopâtre à Rome, installée sur un immense sphinx tiré par deux rangées d’esclaves, reste l’une des scènes les plus célèbres du film. Ce type de séquence change tout pour le spectateur : il ne regarde plus un simple récit, il assiste à une démonstration de puissance visuelle.
L’imposant véhicule pénètre sous l’arche centrale d’un énorme arc de triomphe romain, précédé de deux pyramides très pointues aux pieds desquelles ont pris position plusieurs figurantes vêtues en déesse égyptienne Isis. Sur une photographie prise au cours du tournage, on les voit en rang, en train d’attendre sagement le moment de leur entrée en scène, assises sur le premier degré du décor pyramidal qui leur sert de socle. Dans la pratique, ce genre de détail visuel participe à la sensation de démesure : tout est monumental, tout est théâtral, tout est fait pour impressionner.
Muro Mestro
Tout cela relève d’une invention assumée. Dans les sources antiques, Cléopâtre ne se présente pas ainsi à Rome. Elle se montre au contraire discrète, consciente des tensions politiques et des antipathies romaines à son égard. Mais Mankiewicz préfère l’effet colossal à la vérité historique. Ce que cela change pour toi, en tant que spectateur, c’est que tu entres dans un récit où Cléopâtre n’est pas seulement une reine : elle devient une force visuelle, presque mythologique.
Muro Mestro
La tenue d’or de la déesse Isis
Les décors ne suffisent pas à expliquer l’impact du film. Les costumes jouent un rôle décisif, et c’est là qu’Elizabeth Taylor devient véritablement iconique. Soixante-cinq robes, trente perruques et cent vingt-cinq bijoux sont créés spécialement pour elle, notamment par la costumière Irene Sharaff. Dans la majorité des cas, ce type de déploiement vestimentaire n’est pas qu’une question de luxe : il sert à construire une silhouette immédiatement reconnaissable à l’écran.
Les tenues ont toutes un point commun : elles mettent en valeur la taille et la poitrine de la reine. C’est un choix de mise en scène très clair. Il ne s’agit pas seulement de faire beau, mais de faire sentir la puissance de séduction du personnage. Si tu te demandes pourquoi cette Cléopâtre paraît si convaincante, la réponse tient aussi à cela : le costume raconte déjà le rôle avant même que l’actrice parle.
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Plutarque écrit dans la Vie d’Antoine que Cléopâtre se montrait à son peuple vêtue comme la déesse Isis. Le costume doré porté par Liz Taylor s’inspire directement de cette iconographie antique : cobra au-dessus du front, coiffe avec cornes de vache et disque solaire, plumes dressées, robe ornée de motifs évoquant des ailes déployées. On est ici dans une reconstitution symbolique, pas archéologique au sens strict. Mais le résultat est redoutablement efficace.
Le costume est composé de fines lamelles de cuir recouvertes d’or 24 carats et de nombreuses perles. Son coût aurait atteint soixante-quinze mille dollars de l’époque. Concrètement, cela montre que le film mise sur l’exceptionnel jusque dans le moindre détail. Le vêtement ne sert pas seulement à habiller Taylor : il la transforme en image de pouvoir, de richesse et de divinité.
Le budget total du film atteint quarante-quatre millions de dollars, ce qui en fait l’une des productions les plus coûteuses de l’histoire du cinéma. Elizabeth Taylor touche à elle seule un cachet d’un million de dollars. Pourtant, malgré ce coût énorme, le film rapporte plus de cinquante-sept millions de dollars. Dans les faits, cela confirme une chose que les studios savent bien : quand l’icône fonctionne, le public suit.
Deux fauves en cage à Cinecittà
Le tournage commence mal à Londres, en septembre 1960, sous la direction de Rouben Mamoulian. La pluie et le brouillard compliquent les prises de vue en extérieur, et Elizabeth Taylor souffre pendant des mois d’une pneumonie interminable. Dans ce genre de situation, un tournage peut vite se bloquer, surtout quand une star de cette ampleur ne peut pas travailler dans de bonnes conditions. La Twentieth Century Fox décide alors de mettre fin au contrat de Mamoulian.
Joseph L. Mankiewicz reprend le projet en septembre 1961, cette fois à Cinecittà, à Rome. C’est un choix décisif. Le climat est plus favorable, l’environnement plus stimulant, et Elizabeth Taylor retrouve de l’énergie. Dans la pratique, ce changement de lieu ne modifie pas seulement la logistique : il change aussi l’atmosphère du film.
Mais surtout, Taylor vit sur le tournage une relation passionnée avec Richard Burton. Les deux amants sont mariés, ce qui alimente immédiatement le scandale. Les paparazzi les poursuivent, le Vatican critique cette liaison, et le tournage devient un objet de fascination publique. Mankiewicz dira avoir eu l’impression d’être enfermé dans une cage avec deux fauves. Cette formule résume parfaitement l’énergie du plateau : intense, instable, mais extraordinairement féconde pour la légende du film.
Lizpatra
Cette passion réelle a probablement renforcé la performance d’Elizabeth Taylor. L’écrivain et journaliste Dwight Macdonald forge même le terme « Lizpatra » dans Esquire en février 1965. L’idée est simple : Taylor aurait fini par se confondre avec Cléopâtre pendant le tournage, au point que sa liaison avec Burton aurait nourri sa prestance à l’écran. Dans la majorité des cas, ce type de fusion entre vie privée et rôle ne fonctionne pas. Ici, au contraire, elle amplifie le mythe.
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Les 4 500 figurants réunis pour acclamer la reine lors de son entrée à Rome se mettent à hurler « Li-iz, Li-iz ! ». La confusion entre l’actrice et le personnage est alors totale. On ne sait plus si c’est Elizabeth Taylor qui incarne Cléopâtre ou Cléopâtre qui incarne Elizabeth Taylor. C’est précisément ce brouillage qui fait basculer le film dans la légende avant même sa sortie en salles.
Le maquilleur Alberto De Rossi accentue encore cet effet en dessinant un œil égyptien très marqué grâce à l’eye-liner. Les magazines Vogue et Look s’emparent ensuite de cette esthétique pour promouvoir l’« Egyptian look ». Résultat : de nombreuses femmes veulent ressembler à Liz Taylor. Si tu regardes cela avec du recul, tu comprends que le film n’a pas seulement créé une Cléopâtre de cinéma ; il a aussi influencé la mode, le maquillage et l’imaginaire collectif.
Au final, Elizabeth Taylor est si convaincante en Cléopâtre parce qu’elle réunit ce que le cinéma fait de mieux quand il veut fabriquer une icône : une actrice magnétique, un rôle écrit pour la démesure, des costumes qui racontent le pouvoir, et une histoire de tournage elle-même digne d’un roman. Ce n’est pas seulement un bon casting. C’est une alchimie rare entre mythe antique, star system et spectacle total.
Christian-Georges Schwentzel est l’auteur de « Cléopâtre, la déesse-reine », aux éditions Payot.
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Christian-Georges Schwentzel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
En pratique, si tu t’intéresses à l’image de Cléopâtre dans la culture populaire, ce film reste une référence incontournable. Il montre très bien comment une œuvre peut transformer une figure historique en mythe moderne. Et c’est aussi ce qui explique sa longévité : on ne regarde pas seulement un film historique, on regarde la naissance d’une icône.
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Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.
Erreurs fréquentes à éviter quand on parle de Cléopâtre au cinéma
Si tu veux vraiment comprendre pourquoi cette version fonctionne si bien, il faut aussi voir ce qu’il ne faut pas faire. Une erreur classique consiste à croire qu’un film historique doit être exact pour être convaincant. En réalité, le cinéma cherche souvent autre chose : une vérité émotionnelle, une puissance visuelle, une cohérence de personnage. Ici, Mankiewicz prend des libertés avec l’histoire, mais il gagne en force dramatique.
Autre piège : réduire Elizabeth Taylor à sa beauté. Oui, elle est centrale dans le dispositif, mais sa performance repose aussi sur une intelligence de jeu très précise. Elle ne se contente pas d’être belle ; elle impose une autorité, une ironie et une présence qui font exister Cléopâtre comme personnage de pouvoir.
Enfin, il serait réducteur de voir le film comme une simple superproduction coûteuse. Dans les faits, son intérêt vient du fait qu’il relie plusieurs niveaux de lecture : l’Antiquité, Shakespeare, le star system, la mode et le scandale médiatique. C’est cette richesse qui lui permet de rester vivant dans la mémoire collective.
FAQ
Pourquoi Elizabeth Taylor est-elle si convaincante en Cléopâtre ?
Elle est convaincante parce qu’elle incarne à la fois la séduction, l’intelligence et le pouvoir. Le film renforce aussi cette impression avec des costumes, des décors et une mise en scène pensés pour la magnifier.
Pourquoi ce film de Mankiewicz est-il considéré comme mythique ?
Il est mythique parce qu’il combine une production gigantesque, une star au sommet de sa notoriété et un tournage marqué par le scandale. Cette accumulation a transformé le film en objet de légende.
Le costume doré de Liz Taylor est-il historiquement fidèle ?
Il s’inspire de l’iconographie d’Isis, mais il ne cherche pas une reconstitution archéologique stricte. C’est surtout une interprétation visuelle destinée à créer une image forte et immédiatement reconnaissable.
Pourquoi parle-t-on de « Lizpatra » ?
Le terme désigne la fusion entre Elizabeth Taylor et Cléopâtre dans l’imaginaire du tournage. Il souligne aussi l’effet du scandale amoureux avec Richard Burton sur la perception du personnage.
Le film Cléopâtre a-t-il été rentable ?
Oui, malgré un coût énorme, il a rapporté plus qu’il n’a coûté. Son budget a été gigantesque, mais son succès commercial a permis d’amortir l’investissement de la Twentieth Century Fox.
Cléopâtre a-t-elle vraiment fait une entrée spectaculaire à Rome ?
Non, cette scène est une invention de Mankiewicz. Les sources antiques indiquent au contraire qu’elle s’était montrée discrète à Rome pour ne pas heurter Jules César et l’élite romaine.

